LA GRANDE COALITION ALLEMANDE DANS LA PERSPECTIVE ELECTORALE
Un article de Bernard OWEN bowen@u-paris2.fr
Les deux partis néonazis NPD – DVU ont réussi à obtenir des sièges lors des élections régionales de la Saxe : 9,2 % des suffrages, du Brandebourg : 6,1 % des suffrages, et 7 % dans le Mecklembourg (ce dernier le 18 septembre 2006). Cela provoque des réactions diverses, mais on oublie deux éléments.
LA GRANDE COALITION ALLEMANDE DANS LA PERSPECTIVE ELECTORALE
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Les deux partis néonazis NPD – DVU ont réussi à obtenir des sièges lors des élections régionales de la Saxe : 9,2 % des suffrages, du Brandebourg : 6,1 % des suffrages, et 7 % dans le Mecklembourg (ce dernier le 18 septembre 2006). Cela provoque des réactions diverses, mais on oublie deux éléments.
Premièrement, cela s’est déjà produit en 1966 – 68 :
Elections régionales Hambourg …………… mars 1966 …….. 3,9 %
‘’ ‘’ Hesse …………………………… nov. 1966 …….. 7,9 %
‘’ ‘’ Bavière ………………………….. avril 1966 ……. 7,4 %
‘’ ‘’ Bade Wurtemberg …………………….. avril 1968 . …… 9,8 %
À l’époque cela avait profondément inquiété la classe politique allemande car si le NPD n’avait obtenu que 2,1 % des suffrages aux élections du Bundestag en 1965 l’on craignait qu’il dépasse le pourcentage nécessaire pour obtenir des sièges au niveau national aux élections suivantes de 1969. Il n’en fut rien, il n’atteignit que 4,6 % et aucun siège au scrutin majoritaire.
Deuxièmement, nous avions de 1965 à 1969 un gouvernement de grande coalition tout comme en 2006, car le petit Parti Libéral n’avait pu s’entendre avec aucun des deux grands partis pour former un gouvernement de coalition.
Nous trouvons donc dans les deux cas à la tête du gouvernement fédéral (avant et après l’unification) les deux principaux partis représentant la gauche et la droite. Que vont faire les citoyens qui s’opposent au gouvernement car, quelle que soit la valeur d’un gouvernement, l’on trouvera toujours un bon nombre d’électeurs qui s’y opposent ? Ces grandes coalitions présentent plusieurs dangers :
1. dans l’immédiat, cette opposition quasi inexistante dans la chambre représente une absence de contrepoids
2. Au long terme ceci se traduit par l’absence d’une structure d’accueil pour le vote d’opposition ; c’est à cette occasion qu’un petit parti se trouvera placé à la tête de la scène politique pour les mécontents. Dans ces conditions, l’électorat aura tendance à se diriger vers un des petits partis dont l’un peut avoir des positions extrêmes – voir la Belgique, l’Autriche.
3. la situation décrite sera facilitée par l’affaiblissement de la filiation partisane car mettons-nous à la place de l’électeur socialiste, que va-t-il penser, quand il voit son parti au gouvernement travaillant avec la droite (Démocratie Chrétienne) qu’il considère comme l’ennemi politique de toujours ?
Dans les régions où le NPD et le DVU n’étaient pas implantés, la modification la structure d’accueil pour le mécontentement au niveau fédéral a favorisé la nouvelle gauche très proche du communisme Die Linke, qui obtient 5,1% des suffrages en 2008 à Hesse et 8,4% des suffrages à Bremen en 2007. Cette nouvelle montée de l’extrémisme de gauche a deux effets :
• Cela ajoute à la décomposition de l’ensemble de la structure des partis allemands, car ce qui se passe au niveau de la région peut avoir des répercussions au niveau des élections fédérales.
• Le fait qu’une part de l’électorat de gauche délaisse le SPD va inciter ce parti à prendre une image plus à gauche, car les hommes politiques s’imaginent que l’idéologie joue une part plus importante qu’en réalité. En fait, Die Linke est favorisé par l’affaiblissement des filiations politiques. A cela, s’ajoute le fait que la grande coalition laisse la porte ouverte à une structure d’accueil pour des nouvelles formations, dont l’esprit démocratique peut être mis en doute.
Dans le système électoral mixte adopté par l’Allemagne, la moitié des députés sont élus dans des circonscriptions uninominales à la majorité relative, alors que l’autre moitié est élue à la représentation proportionnelle au niveau des régions. Dans le cas où la loi s’arrêterait là, l’on pourrait compter sur une accentuation de la tendance gagnante en sièges et la nécessité d’une grande coalition ne se présenterait pas. Seulement, la loi va plus loin et une compensation s’opère au niveau des sièges. Elle est obtenue au niveau proportionnel par rapport aux sièges majoritaires ; ces derniers sont fixes, mais les sièges proportionnels sont attribués de façon à ce que le nombre attribué par parti le soit en fonction du résultat final, qui doit être approximativement proportionnel au nombre de suffrages obtenus. Par exemple : un parti ayant obtenu de nombreux sièges majoritaires aura droit à peu de sièges proportionnels, alors qu’un parti n’ayant aucun siège majoritaire aura dans la partie proportionnelle un pourcentage de sièges correspondant au pourcentage de ses suffrages.
La montée du NPD, pour la période 1964 – 69 a poussé le Ministère de l’Intérieur à nommer une commission chargée d’étudier une réforme électorale en février 1967. Le rapport, publié en 1968, préconisait l’adoption du scrutin majoritaire uninominal à un tour sans compensation proportionnelle . La position du Parti Libéral après l’élection de 1969 ayant permis l’abandon de la large coalition, ainsi que le fait que le NPD n’avait pas atteint la barre des 5 % des voix aux législatives de 1969 a retiré aux yeux des politiques la nécessité de l’abandon du système électoral. Inutile de dire que l’opposition à ce projet de réforme venait du Parti Libéral, bien que le SPD le considérait alors avec méfiance ne pensant pas pouvoir dépasser le CDU – CSU en nombre de voix dans le cadre du seul scrutin uninominal, ce qui l’aurait maintenu indéfiniment dans l’opposition . Cette argumentation ne tient pas compte que, dans le cas où le scrutin uninominal à la majorité relative serait adopté pour l’ensemble de l’élection des députés, les circonscriptions seraient deux fois plus petites et se rapprocheraient de la taille des circonscriptions britanniques et françaises, ce qui modifierait le résultat en sièges, car les zones du Sud de l’Allemagne fortement « Démocrates Chrétiennes » auraient probablement quelques sièges socialistes ; ceci découlant du fait qu’en scrutin majoritaire uninominal, plus la circonscription est petite, plus elle permet au parti minoritaire dans la zone d’obtenir un siège.
Les cas allemands des années 60 et 2006 ne sont pas isolés en Europe. Nous avons la Belgique où des grandes coalitions ont favorisé des partis placés sur l’échiquier de l’extrême droite. L’un des cas typiques, tout récent et qui a mis l’Union Européenne en émoi, a été l’Autriche où la montée du cas Haider a été incomprise à travers la presse et la recherche. L’Autriche qui pratique un scrutin de liste proportionnel depuis 1918 possède un quasi-bipartisme fondé sur un Parti Socialiste et un Parti Chrétien Démocrate (catholique) fortement structurés et possédant de très nombreuses ramifications sociales couvrant l’ensemble du pays.
L’élément déterminant a été l’élection à la présidence de la République au suffrage universel de Kurt Waldheim, en 1985, après que des attaques venant des Etats-Unis l’aient accusé d’avoir eu des activités nazies. A noter que l’année précédente, en 1984, le « Wall Street » Journal mettait en cause l’Autriche dans la transmission de documents d’intérêts stratégiques à l’Union Soviétique. Dans les deux cas, l’opinion publique a réagi contre ces attaques venues de l’extérieur, ce qui a permis à Jorg Haider de prendre en main la direction du petit Parti Libéral qui participait à une coalition gouvernementale en le transformant en Parti néonazi jouant sur la fibre nationaliste.
Le Parti Socialiste, qui ne disposait que d’une majorité relative, dirigeait un gouvernement comprenant comme partenaire le Parti Libéral, et pouvait difficilement reconduire une coalition gouvernementale avec un parti néonazi, ceci a mené à la grande coalition dirigée par Franz Vranitzki. Celui-ci pourra annoncer, dans son discours du 28 janvier 1987, que « le gouvernement est depuis 1986 assuré du soutien de 85 % des sièges au Parlement ». Le petit parti libéral et les écologistes se présentent alors comme la seule structure d’accueil pour le vote contre le gouvernement. La montée du Parti Libéral a été spectaculaire autant au niveau national que régional. Prenons les cinq élections législatives, il recueille à 9,7 % des suffrages en 1986 et atteint 26,9 % en 1999, ce qui le place au même niveau que le Parti Démocrate Chrétien.
De longs entretiens ont suivi l’élection, le Parti Démocrate Chrétien pouvait-il former un gouvernement avec un parti néonazi aussi fort que lui ? Une telle entreprise a été condamnée, proclamée antidémocratique par l’Europe, mais elle a eu lieu, ce qui a permis à l’équilibre électoral naturel de se rétablir. Le Parti Socialiste formait l’essentiel de l’opposition et le Parti (jadis) libéral perdait sa place de structure d’accueil pour le vote contre le gouvernement.
Les élections de 2002 qui suivent, après cinq ans de gouvernement de coalition Chrétiens Démocrates – Parti Libéral représentent, pour ce dernier, une chute spectaculaire où il atteint seulement 10 %, perdant ainsi 752.759 suffrages. A noter que les verts, dans l’opposition, gagnent 2,07 % des suffrages pour atteindre 9,47 % des suffrages. Le Parti Socialiste remonte à 36,51 % des suffrages, mais le grand gagnant est le Parti Démocrate Chrétien qui atteint 42,30 % des suffrages, ce qui lui permet de reconduire la coalition avec l’extrême droite qui a perdu ses piquants, sans que les voisins européens puissent mettre l’Autriche à l’index de la démocratie.
Le gouvernement formé d’un puissant parti démocrate OVP et d’un petit parti néo- nazi FPO a posé des difficultés pour HAIDER et les six ministres FPO, car la chute électorale de 2002 et la perte du rôle de structure d’accueil pour le vote contre le gouvernement, qui a eu lieu en 1999, a eu un effet sur les élections locales et régionales qui ont suivi. Dès le 25 mars 2001 aux élections municipales de Vienne, le FPO perd le quart de ses suffrages et 8 sièges sur les 21 qu’il possédait dans la municipalité sortante. Le 19 septembre 2004, lors des élections régionales du Vorarlberg, le FPO perd plus de la moitié de ses suffrages.
Le 7 mars 2004 ont lieu les élections régionales du fief de Haider qui est la Carinthie, et le FPO obtient la majorité relative, le représentant du SPO (socialiste), avec l’accord du secrétaire général du SPO, Alfred Gusenbauer, passe un accord de gouvernement avec le FPO, ce qui en dit long sur la place de l’idéologie dans la politique.
La participation du FPO à la vie politique et gouvernementale avait créé des remous au sein du parti lui-même. Andreas Mösler, député européen et responsable de l’hebdomadaire « Zur Zeit », reconnu comme représentant la branche dure du FPO, en est exclu de justesse le 30 mars 2005. Haider a craint de se trouver en minorité, lors du prochain congrès (le 23 avril) et décide de quitter le FPO, il crée le BZO qui restera au gouvernement, il est suivi de six ministres, et sur les 13 députés, six le rejoignent, six hésitent et l’un reste au FPO.
Dès la création du BZO, Haider rencontre le chancelier SCHÜSSEL pour dire que le BZO continue dans l’alliance gouvernementale avec l’OVP. Le FPO devient donc un parti d’opposition, alors que le BZO (Haider) reste au gouvernement.
Que se passe-t-il pour les élections législatives de 2006 ?
Le gouvernement est formé de deux partis qui obtiennent :
• L’OVP - 34,3 % des suffrages
• Le BZO - 4,11 % des suffrages
Alors que l’opposition se compose :
• Du SPO - 35,3 % des suffrages
• Des Verts - 11,1 % des suffrages
• Du FPO - 11,0 % des suffrages
L’on pourrait penser que le SPO représentait de loin la structure d’accueil la plus importante pour le vote contre le gouvernement, et c’est bien ce parti qui obtient la majorité très relative, l’empêchant de trouver un petit parti lui permettant d’obtenir une coalition gouvernementale majoritaire. Dans le passé, le SPO a fait beaucoup mieux, mais en 2006 il traîne derrière lui le scandale de la BAWAG, quatrième banque d’Autriche, propriété des syndicats. La presse parle de corruption, malversation, spéculations illicites. Tout commence en mars 2006 par la faillite du courtier américain REFCO où il apparaît que la BAWAG a, en tout, trois milliards d’Euros de dettes dans lesquelles se trouvent les fonds de compensation pour les travailleurs en grève. Le SPO enlève les membres syndiqués de sa liste, mais cela n’est pas suffisant.
Concernant les partis néo-nazis, il est du plus grand intérêt de constater que le BZO, lié à l’image du gouvernement, n’obtient que 4,11 % des suffrages, alors que le FPO (nouvelle version) se présente comme l’une des structures d’accueil contre le gouvernement et contre le scandale financier avec 11 % des suffrages.
A noter que les verts, qui sont généralement considérés comme quelque peu en marge de la politique politicienne, obtiennent 11,1 % des suffrages.
MORALITE
Il est souhaitable qu’une démocratie représente un certain équilibre des forces politiques. Nombreux sont les commentateurs qui acclament les gouvernements de grande coalition réunissant 85 % des parlementaires, car n’est-il pas souhaitable que toutes tendances soient réunies en œuvrant pour le bien commun ? - L’idée est belle au niveau de l’idéalisme, mais il n’en est rien au niveau électoral, car le déséquilibre des forces fait apparaître de nouveaux éléments comme structure d’accueil pour le vote « contre ». Dans ce cas, de nouvelles formations vont prendre un essor qui ne dépend pas de leur idéologie mais de leur seule présence à un moment donné. Un autre danger peut apparaître car un petit parti inoffensif est vulnérable à la prise en main par des extrémistes beaucoup plus qu’une formation importante bien structurée disposant d’un noyau d’électeurs anciens et fidèles.
Un sondage qui a eu lieu auprès des électeurs de Jorg Haider, lors des élections européennes de 1996, montre la limite qu’il faut accorder à l’idéologie et l’importance à accorder à la position de structure d’accueil pour le vote contre le gouvernement. La question posée était « pourquoi avez-vous voté pour le Parti Libéral ? Plus de 50 % ont répondu « contre le gouvernement » et seul un tiers a dit « parce qu’ils avaient peur des étrangers ».
Il se trouve qu’en Europe, un parti, quel qu’il soit, a du mal à obtenir 50 % des voix exprimées à une élection générale. Tout procédé de transfert de voix en sièges qui n’accentue pas, dans une certaine mesure, la tendance gagnante en sièges (tel le scrutin majoritaire) va rendre difficile sinon impossible l’obtention de la majorité absolue par un parti dans une assemblée législative, d’où des tractations pour former une coalition gouvernementale parfois surprenantes, parfois très longues, souvent anodines, mais toujours pouvant mettre en danger les principes de la bonne gouvernance.
Bernard OWEN bowen@u-paris2.fr





